Foot, le miroir de la société A croire qu’il est impensable d’être Algérien et de ne pas aimer le football. D’ailleurs, comment pourrait-on imaginer l’Algérie sans ballon rond dans les pieds ? Mais il s’agit bien plus que du sport national. Le monde du football algérien porte toutes les marques de la société algérienne. Mêmes faiblesses et mêmes talents. Mêmes espoirs et même gâchis. Devant
les piètres résultats et les tumultes internes de son équipe
favorite, Belkacem Elimam n’est pas d’humeur joyeuse. Cet
ancien fellaga de 65 ans qui connaît l’histoire du football
d’Oran sur le bout des doigts n’apprécie guère
le début de saison catastrophique du Mouloudia, le club phare de
la ville. Et pour ce monsieur à fière allure, quand tout
va mal sur le terrain, tout va très mal autour de lui. Au point
de déclarer sur un ton grave et solennel, alors que nous le rencontrons
en plein carême, « Voyez-vous cher Monsieur, à cause
des problèmes du club, nous passons un très mauvais ramadan. Mais
vraiment très mauvais ! » Et M. Elimam ne plaisante
pas. Car pour lui, comme pour beaucoup d’Algériens - pour
ne pas dire la très grande majorité des hommes - le foot
est indissociable de sa vie. Un foot malade à l’image de la société « Aujourd’hui, le foot a bien du mal à défendre les couleurs du pays », regrette Lahouari Adjal, journaliste au Quotidien d’Oran. Au désespoir de tout un peuple, le football algérien se porte plutôt mal. Lors de la Coupe du Monde de football de 1982 - année de la célèbre victoire de l’Algérie aux dépens de l’Allemagne - l’équipe nationale était alors classée au 26ème rang mondial. Aujourd’hui, elle n’est plus que 61ème et ne figure même plus dans les dix premiers pays africains. Le niveau des clubs, qui drainent toujours des centaines de milliers de spectateurs dans les stades, a lui aussi considérablement baissé (mis à part bien évidemment la JSK qui a emporté en juin 2003 la Coupe d’Afrique des clubs). Quant aux grands joueurs algériens, ils sont de plus en plus rares ou du moins, ils ont de plus en plus de mal à faire valoir leurs talents sur un marché mondial qui ne s’intéresse plus vraiment à l’Algérie. Les raisons d’un tel gâchis sont pourtant faciles à repérer : manque de moyens financiers et de sponsors (lire par ailleurs), gestion catastrophique des clubs, déliquescence des infrastructures, luttes de pouvoir, détournements de fonds, corruption, démotivation et indiscipline des joueurs … le fiasco est total. Mais c’est aussi l’absence de centres de formation qui affligent tous les observateurs. Contrairement à certains pays d’Afrique noire, l’Algérie ne prépare pas la relève négligeant ses jeunes talents. « Cela commence même dans la rue, ajoute Yazid Ouahib. Avant les gamins pouvaient jouer sur les terrains vagues qui aujourd’hui n’existent plus pour des raisons immobilières. Le problème, c’est que rien a été prévu pour les remplacer. » Devient-il utile de préciser que la fédération nationale de football fait l’objet de toutes les critiques ? On lui reproche - comme aux plus hautes sphères du pouvoir - de ne soigner que ses propres intérêts et de laisser dépérir un patrimoine national. «Notre football est à l’image de la société, en conclut Salah, un jeune étudiant algérois. Il va mal, il est délaissé et nos décideurs s’en foutent. Et quand ils s’y intéressent, ce n’est que pour l’instrumentaliser. Ils croient pouvoir se mettre dans la poche les dirigeants et ainsi acheter les voix des supporters. » Dernier exemple en date, l’affaire du Mouloudia d’Oran - club entraîné par le français Hervé Revelli (lire par ailleurs) - dont l’aspect rocambolesque marquera certainement les annales du football mondial. Sur fond d’affaires financières plus ou moins douteuses et de tensions politiques entre les partisans du président Bouteflika et ceux de son adversaire direct, Ali Benflis, deux clans se disputent ouvertement le pouvoir du club. Au point d’en arriver à une situation tragi-comique : le jeudi 9 octobre 2003, journée de championnat, deux équipes du Mouloudia se sont présentées sur le terrain, menées chacune par leur propre entraîneur et leur propre Président. Du jamais vu dans Télé foot. Devant une telle situation, le Mouloudia - le vrai - a perdu le match sur tapis vert. En attendant de trouver une solution, les autorités ont nommé un « comité directoire » pour reprendre la gestion du club qui complètement désorienté enchaîne les contre-performances. De quoi écœurer les supporters les plus acharnés qui pour autant ne désertent pas les tribunes. « Vous savez en Algérie, on a que le foot, explique un fidèle du ballon rond. Alors si on ne s’y intéresse plus, il ne nous restera plus rien. » La jeunesse mise tout sur le foot A croire
que rien ne pourra donc ébranler la foi des Algériens. Les
innombrables posters dans toutes les boutiques du pays, les fanions accrochés
aux rétroviseurs de tous - presque tous - les taxis algériens,
les milliers de graffitis sur les façades à la gloire des
clubs, les indémodables maillots du Real, de l’OM ou encore
d’Arsenal que tous les gamins s’arrachent, les minuscules
salles de jeux connectées en permanence aux Playstation, jusqu’aux
épaves de baby-foot que les minots continuent à secouer
dans les cours d’immeuble … tout indique dans les moindres
recoins de la société que le football reste bien indétronable.
Et ce n’est pas Hamou Belaskasri, marchand de journaux de 70 ans,
dans les rues d’Oran, qui nous contredira. Depuis plus de 30 ans,
ce papy tout sourire organise en échange de quelques cotisations,
des sorties de supporters « sans slogan anti-sportif et juste
pour l’amour du jeu ». Ni les frères Chekkali
- Hamid, Hadj et Toufik - trio magique de coiffeurs, plus proche des techniques
d’Eugène Saccomano que de Jean-Louis David. Dans le quartier
oranais de Maraval, leur minuscule salon de coiffure est le fief de tous
les fans de l’ASMO (Association Sportive Médina d’Oran),
de l’OM et du Barça. Ici on ne vient pas seulement se faire
coiffer. On vient « refaire le match » et tous les
matches de la terre entière. Et ce n’est pas non plus Nassim
et Rachid, gamins des rues d’Alger croisés parmi tant d’autres,
qui oseront nous apporter la contradiction, eux qui ont dégoté
un vieux baby et qui louent 10 dinars les 5 boules. Histoire de gagner
une misère sur le dos de 22 figurines condamnées au garde
à vous. « Il s’agit d’une passion inégalable
et inégalée », explique Mecheri Sofiane qui entraîne
des dizaines de gamins sur la pelouse synthétique du stade Benhadad
dans le quartier d’Alger qui vit la naissance du FIS en 1988. « Les
vieux adorent le foot mais ce sont les jeunes qui misent le plus sur lui,
continue-t-il. Ils rêvent de devenir joueur pour faire fortune et
quitter le pays. Et quand ils ne jouent pas, leur seule distraction, c’est
d’aller au stade. Pour eux, c’est un défouloir. C’est
le seul endroit où ils ont le droit de se rassembler sans être
emmerdés par la police et où ils ont le droit de hurler,
de crier leur raz le bol, d’insulter le Président, ses ministres
et cette vie qui ne mène à rien. » |
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