Peut-on
être juif et laïc
?
Laïque
: ce qui est indépendant de toute confession religieuse. Or l’identité
juive est marquée du sceau de la parole divine révélée
; Ces trois témoignages nous font mieux comprendre comment il est
possible d’être à la fois juif et laïc.

Philippe
Haddad.
Rabbin à Paris.
Depuis 1992, aumônier de la jeunesse du Consistoire de Paris
au centre universitaire Edmond Fleg.
Enseigne à l’Ecole laïque des religions.
Auteur de plusieurs ouvrages dont
“ Israël, j’ai fait un rêve … ”
(Ed de L’).
Comment
évoquer la relation entre la judéité et la laïcité,
sans préalablement répondre à la question : qu’est-ce
qu’être juif ?
P.H : Pour moi être juif, c’est être le témoin
d’un message spirituel qui concerne l’Humanité. C’est
se sentir responsable du monde dans lequel on se trouve, au nom d’une
transcendance que l’on nomme Dieu. Le juif est un témoin
du monde qui tire sa responsabilité de la Torah. Il est donc très
attaché à un héritage spirituel, moral, culturel.
Mais
en quoi le monde d’aujourd’hui complète ou modifie
cette définition ?
P.H : Aujourd’hui, nous savons que l’heure est à la
mondialisation, aux échanges des peuples. Nous avançons
vers une prise de conscience de l’unité. Or, je crois que
cette unité s’inscrit dans une vision prophétique
des hébreux. Nous sommes en train de découvrir que notre
monde peut à la fois vivre dans l’harmonie mais aussi dans
le respect des différences. La modernité réside certainement
dans notre capacité à reconnaître des droits aussi
bien aux individus qu’aux peuples.
Le
philosophe Marcel Gauchet affirme que dans notre société
la laïcité l’a emporté sur le religieux. Quels
rapports entretient donc le judaïsme avec la laïcité
?
P.H : Je suis d’accord avec ce constat mais notre rapport à
la laïcité est très clair. Depuis le XVIIIème
siècle, le judaïsme, dans sa très grande majorité,
a accepté le pacte républicain, considérant celui-ci
comme un moyen d’exprimer librement sa judéité. Et
j’irai plus loin en affirmant que le judaïsme va élever
la dimension citoyenne au rang d’un commandement religieux. Il est
écrit “ la loi du pays est la loi ”. Nous devons respecter
les règles de vie de la cité. La religion va justifier une
conduite de devoir vis-à-vis de l’autre. En d’autres
termes, c’est le religieux qui va authentifier l’espace laïc.
Un bon juif s’harmonise parfaitement avec le fait d’être
un citoyen.
Certains
juifs vont tout de même plus loin en s’affirmant juif et laïc
refusant Dieu et la religion tout en conservant leur judéité.
Qu’en pense le rabbin ?
P.H : Je considère que le judaïsme laïc est né
de la modernité et qu’il est en effet en rupture avec la
tradition religieuse. La démarche est profondément athée
puisqu’elle défend la dimension humaniste justifiant l’Homme
par l’Homme. Les juifs laïcs s’inspirent des philosophes
du XVIIIème siècle. Or dans la démarche religieuse,
Dieu est à l’origine de l’Homme. C’est une critique
fondamentale de la religion et de la transcendance. Et je considère
que je n’ai pas besoin de me couper de Dieu pour être responsable
dans ma cité. Dieu m’oblige à être un bon citoyen.
Maintenant, je reconnais dans leurs actes une recherche de paix et de
fraternité. C’est une autre façon d’envisager
le judaïsme.
Mais
considérant que le judaïsme est une orthopraxie et non une
orthodoxie, comment pouvez-vous admettre qu’un juif puisse ainsi
se séparer de Dieu ?
P.H : Justement la question de l’orthopraxie est importante. Il
faut distinguer la sphère privée de la sphère publique.
Sur les Dix commandements, cinq sont de portée religieuse. Les
cinq derniers relèvent de l’éthique. L’espace
public n’est pas une synagogue. Cela signifie que l’on peut
porter sa judéité sans forcément de signes ostentatoires.
Dans le privé, chacun pratique comment il veut. Chez moi, je mange
kasher, si je veux. La différence entre les juifs laïcs et
nous les juifs religieux se fait dans la sphère privée.
En vérité, tout dépend de notre état de conscience
vis-à-vis de Dieu.
Donc
dans la sphère publique, il n’y aurait pas de différence
entre vous et un juif laïc ?
P.H : On pourrait le dire ainsi.
Dans
votre pièce de théâtre “ Yona, le prophète
malgré lui ”, vous posez la question du dialogue entre les
laïcs et les religieux. Vous considérez que le dialogue est
possible ?
P.H : Oui car nous avons des valeurs communes. Certes, leur vision est
plus philosophique que la nôtre mais nos conclusions sont similaires
: il faut entretenir les valeurs de sauvegarde de la société.
Par définition, la laïcité est l’espace de l’harmonie
des différences. Il faut donc vivre ensemble sinon nous sombrons
dans le communautarisme. Les Hommes doivent dialoguer et ne pas provoquer
de ruptures.
Mais
dans une communauté juive où la majorité se dit peu
pratiquante voire non croyante, les juifs laïcs auraient-ils plus
de chance que vous d’être écoutés ?
P.H : Il est vrai que beaucoup de juifs ne pratiquent pas ou ne pratiquent
plus. Mais attention, ils ont une conscience juive et expriment vis-à-vis
de la religion des degrés d’implication tout simplement différents.
Le problème posé est celui de l’éducation et
de la transmission. Nous sommes dans une société permissive,
de grande consommation face à laquelle les jeunes ont du mal à
garder de la distance. L’assimilation est donc plus ou moins inévitable.
A nous de tout faire pour contrer ce phénomène.
Vous
semblez dire qu’au nom de la sauvegarde du judaïsme et de sa
culture, les juifs laïcs et les juifs religieux doivent unir leurs
efforts ?
P.H : Oui, même si je regrette l’absence de dimension spirituelle
chez les laïcs. Je considère toutefois que leur approche porte
une dimension d’avenir. Je crois que toute manifestation liée
au judaïsme est porteuse d’espérance. A condition de
ne pas sombrer dans certains extrêmes. Et même si ma conviction
dans le judaïsme est indissociable de Dieu.

Philippe
Lazar
Président du Cercle Gaston-Crémieux
Philippe
Lazar, vous êtes juif. Que cela signifie-t-il pour vous ?
P.L : C’est un fait de filiation. Je suis juif parce que ma famille
est juive, tout simplement. Et je ne suis pas religieux ce qui ne m’empêche
pas de reconnaître que la religion a joué un rôle historique
et culturel essentiel contribuant à forger le peuple juif. Mais
je ne m’appuie pas sur elle pour me définir. Ce qui m’intéresse
surtout c’est notre héritage culturel juif. Ce sont ses contenus
et sa transmission. Je suis dans une logique de mémoire et de transfert
de la mémoire. Question d’autant plus importante à
mes yeux qu’il ne faut pas oublier que j’appartiens à
une génération profondément marquée par la
Shoah.
Pour vous comme pour beaucoup d’autres,
la Shoah serait-elle l’un des “ actes ” fondateurs de
la laïcité ?
P.L : Je vous l’ai dit, je ne peux pas écarter la Shoah.
Mais attention, je ne lui attribue aucun caractère mystique. A
mes yeux, c’est un fait unique que certains tenteront par la suite
d’imiter. Et il n’explique pas tout. Concernant les sources
de notre laïcité, elles sont diverses. Personnellement, je
viens d’une famille laïque donc je n’ai pas eu à
douter ou à me détacher de la religion. Par ailleurs, une
partie des fondateurs du Cercle Gaston-Crémieux a été
inspirée par le mouvement bundiste qui n’écartait
pas complètement la religion mais qui revendiquait une vocation
culturelle forte.
Aujourd’hui
votre laïcité, comment la définissez-vous ?
P.L : Avant tout, je crois qu’il y a deux façons de concevoir
la laïcité. La première s’inscrit sur les traces
de la loi de 1905 avec l’affirmation de la séparation de
l’Etat et de l’Eglise. Nous sommes face à une laïcité
qui n’admet la différence culturelle que dans la diversité
des cultes. Ce qui signifie que le juif laïc tente alors d’exister
en tant que tel indépendamment de la synagogue. Il conçoit
que certains ont besoin de Dieu mais il n’est pas obligé
d’avoir une pratique qui ne conviendrait pas à son intime
conviction. Mais je crois surtout que dans ce cas, il vit sa vie sans
se reconnaître. C’est pour cela que je suis plus intéressé
par une deuxième conception de la laïcité qui s’éloigne
de l’esprit de 1905. Une conception qui permet de glisser du culte
vers la culture. J’associe alors la laïcité à
l’idée d’un peuple désorganisé dans sa
diversité. La laïcité devient l’expression des
différences culturelles. Et dans ce cas, je me reconnais en tant
que juif laïc appartenant à une diaspora, une notion à
laquelle nous sommes très attachées au Cercle Gaston-Crémieux.
Une
notion par toujours partagée par certains juifs laïcs qui
revendiquent leur sionisme et qui par ailleurs expriment leur laïcité
en désacralisant les rites afin de perpétuer la culture
juive sans la religion. Qu’en pensez-vous ?
P.L : Premièrement, nous ne sommes pas sionistes. Nous sommes pour
la reconnaissance de la diaspora. Je ne crois pas à la concentration
des Juifs sur un même territoire. D’ailleurs, en Israël,
le jour où ils auront réussi à expulser tous les
arabes, ils ne seront plus juifs, ils seront Israëliens. Ils auront
perdu toute l’essence de la judéité historiquement
diasporique. Le risque est là plus important que par exemple dans
les mariages mixtes que l’on nous présente comme l’une
des causes de la fin du judaïsme. Par ailleurs, sur la question des
rites revus par certains laïcs, je ne suis pas d’accord. Ce
qui m’intéresse c’est de comprendre la valeur culturelle
de notre judéité. Si l’on veut une fois ou deux dans
sa vie tenter l’expérience du shabbat ou de pessah pour tenter
d’en comprendre la substantifique moëlle, pourquoi pas. De
là à re-fabriquer des rituels, c’est non. D’après
moi, la question des rites est trop proche de la religion. Je ne fête
rien et cela ne m’empêche d’être juif. Ce qui
a un sens c’est de tenter de comprendre ce que l’on est. Il
ne faut pas sombrer dans le formalisme.
Dans
ce cas comment envisagez-vous la transmission ?
P.L : On ne transmet pas ce que l’on croit transmettre. On transmet
par la façon dont on vit et dont on réfléchit. On
est responsable exclusivement de ce que l’on dit, ce que l’on
fait. On transmet par l’exemple et non pas de façon normative.
Tout est dans la réflexion et dans la parole. On ne transmet rien
dans le silence absolu.
Le
Cercle Gaston-Crémieux affirme continuer à s’interroger
sur l’héritage juif et déclare que “ la question
lancinante : pourquoi et comment sommes-nous juifs ?, reste ouverte ”
…
P.L : A vrai dire, la seule question qui importe c’est de réfléchir
au fait juif. La création du cercle Gaston-Crémieux part
de cette difficulté de comprendre le fait juif. Nous avions besoin
de dire que nous existions en vertu d’un héritage multi-millénaire,
que la pensée juive avait un sens et qu’il était impossible
de l’ignorer. Cette question du fait est primordiale. A titre individuel
on peut faire ce que l’on veut, mais le fait lui-même est
un fait culturel et collectif. Les faits culturels doivent faire partie
de la sphère publique. Après tout, on est tous habilité
à évoquer le fait corse, le fait musulman … Le fait
juif est peut-être abstrait pour certains mais il est accessible
à tous car il appartient au patrimoine culturel de l’Humanité.
Il mérite donc que l’on se pose des questions. 
David
Susskind
né à Anvers en 1925, diamantaire de
son métier, est l’un des fondateurs du Centre communautaire
laïc et juif de Bruxelles.
David
Susskind, vous avez été élevé dans un environnement
très religieux et pourtant vous êtes devenu l’un des
principaux ambassadeurs de la laïcité. Comment est-ce possible
?
Je ne renie pas mon enfance car cette éducation m’a permis
de ne pas devenir un ignorant. D’ailleurs, je trouve qu’il
est utile pour un laïc de connaître parfaitement la religion.
Mais entre mon être religieux et mon militantisme pour la laïcité,
il y a la guerre et la Shoah. Face à une telle horreur, on ne peut
s’empêcher de s’interroger sur Dieu. Où était-il
à ce moment-là ? Etait-il à Auschwitz ou n’y
était-il pas ? Et s’il était là, pourquoi a-t-il
laissé faire ? Tout le monde fut ébranlé dans ses
certitudes. Et chez certains, le doute a surgi. Après la guerre,
nous avons alors rejeté tout le monde religieux de façon
un peu brutale. Et nous nous sommes interrogés : qu’est-ce
qu’être juif sans être religieux ?
Et
aujourd’hui, avez-vous la réponse ?
Pour nous, est juif toute femme ou tout homme d’ascendance juive
(par la mère ou le père) ou toute personne se sentant juive
et s’identifiant aux valeurs éthiques, culturelles, historiques
de la communauté. C’est sur ces bases que nous avons élaboré
notre conviction laïque. Et nous faisons certainement partie des
premiers à en avoir fait une théorie puis une pratique,
sans pour autant avoir eu l’intention d’en faire un dogme.
Nous ne rejetons personne. Et je défie quiconque de prouver que
je ne suis pas un bon juif sous prétexte que je vis sans la religion.
Mais
si je comprends bien vous pratiquez votre laïcité en désacralisant
les rites ?
La Torah appartient à tous les Juifs. Nous prenons donc les textes,
nous les étudions pour en retirer les valeurs humanistes. Et nous
invitons ceux qui le veulent à célébrer les rites
de passages ou les grandes fêtes hébraïques en se détachant
du religieux. C’est notre façon de perpétuer la culture
et les traditions juives.
Certains
pensent que sans la religion, le judaïsme est condamné à
l’oubli. Que répondez-vous à ceux qui affirment que
la laïcité conduit comme l’assimilation à la
disparition de la culture juive ?
C’est le grand débat mais je considère que nous sommes
un frein à l’assimilation. Nous savons bien que parmi les
populations juives non religieuses, il y a perte de culture. Or, nous,
nous voulons redonner un sens, un contenu à notre patrimoine. En
transmettant les valeurs du judaïsme, nous aidons les juifs à
retrouver leurs racines et à être eux-mêmes. J’ai
toujours considéré que le mouvement laïc était
une réponse positive à la civilisation. Les milieux orthodoxes
ferment la fenêtre du judaïsme en rejetant les autres. Nous,
au contraire, nous l’ouvrons pour lutter réellement contre
l’assimilation et pour l’affirmation du peuple juif. D’ailleurs
dans cette logique, nous sommes sionistes et pro-Israëliens. Avec
toutefois une précision importante : nous sommes pour la reconnaissance
d’un Etat palestinien et contre la politique des colonies et des
territoires occupés. Nous collaborons le plus possible au processus
de paix. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment pourrions-nous
militer pour l’existence physique, morale et culturelle des communautés
juives tout en refusant ce droit à un autre peuple ?
Devant
un judaïsme si fortement empreint de religion, ne risquez-vous pas
tout de même d’agir dans la contradiction ?
Mais tout au contraire. La contradiction n’est pas de notre côté.
Quand on affirme croire en Dieu ne vit-on pas en contradiction dès
l’instant que l’on applique pas à la lettre les lois
fondamentales ? Or qui les applique réellement ? La laïcité
permet justement ne pas vivre éternellement en contradiction avec
soi-même. Elle permet de se libérer et de vivre pleinement
son judaïsme sans oppression. |