Juifs en Ukraine - Les survivants de l'histoire La
banderole fait plutôt penser à une campagne politique. Tendue
au-dessus de l’élégante et populaire rue Rishelyevskaya,
face au Théâtre d’Odessa, elle présente la photo
d’un quinquagénaire, souriant comme un député,
tiré à quatre épingles et les bras grands ouverts
comme un maître de cérémonie. En fait, il ne s’agit
que d’une opération de promotion touristique, vantant les
mérites des quartiers commerçants du centre ville d’Odessa.
Et le mannequin, en question, n’est autre que Mihail Jvanetsky.
Une star du show-business ukrainien. Certainement l’humoriste le
plus populaire de tout le pays et de toute la Russie, cynique comme un
Bedos, inspiré comme un Devos. Des générations d’Ukrainiens
- et de Russes - se retrouvent dans l’humour de cet artiste odessite
et savourent le regard critique qu’il porte depuis longtemps sur
la classe politique. Même sous le régime soviétique,
l’homme n’a jamais retenu ses propos acerbes. Et aujourd’hui,
c’est à lui - plébiscité par tout un peuple
- qu’il revient de défendre les couleurs de la ville d’Odessa.
Lui, Mihail Jvanetsky, l’enfant du pays …d’origine juive.
Tout un symbole. Comme si le choix de Jvanetsky dans ce rôle d’ambassadeur,
devait aussi traduire le renouveau d’une communauté juive
ukrainienne en quête de jours meilleurs. Un pays fatigué de son histoire “Non seulement notre passé nous a meurtri mais en plus nous sommes comme tous les autres Ukrainiens, nous subissons les difficultés économiques ”, résume ainsi Joseph Zissels, basé à Kiev et président du Vaad, Association des organisations et des communautés juives d’Ukraine. Comme toute ancienne entité de l’URSS, l’Ukraine peine considérablement à se refaire une santé économique. Officiellement, le chômage ne serait qu’à 5%. En réalité, les économistes l’estiment à près de 20%. Quant au salaire moyen d’un Ukrainien, il se situe aux alentours de 100 euros par mois. Dans ce contexte et fatiguées par une histoire si lourde à porter, des milliers de familles juives ont décidé de quitter le pays. “ Sur les quinze dernières années, nous avons vu partir énormément de personnes, explique Joseph Zissels qui a étudié dans le détail ces mouvements de migration. Chaque année, environ 15 000 personnes ont quitté l’Ukraine pour Israël, l’Allemagne ou encore les Etats-Unis. Mais la crise économique n’est pas la seule raison de ce départ. Certains souhaitaient rejoindre Israël par conviction. D’autres ont choisi l’Allemagne pour les facilités financières offertes par le gouvernement allemand. D’autres encore ont voulu fuir l’antisémitisme. Enfin, il ne faut pas négliger la catastrophe de Tchernobyl dont les conséquences ont effrayé les populations. ” Des shtetls désertés C’est surtout dans la campagne que l’absence des émigrés se fait le plus sentir. Là où les drames du passé et la crise économique actuelle ont aussi laissé le plus de blessures. Jadis, les communautés vivaient dans les shtetls. Ces petites bourgades juives, généralement organisées autour d’une synagogue et perdues au beau milieu de ces fameux paysages ukrainiens où l’horizon finit toujours par se fondre dans le ciel. Ce sont les Juifs venus de Pologne qui au XV ème siècle ont amené avec eux ce principe de vie communautaire. Qu’en reste-t-il désormais ? Pratiquement plus rien, faute de familles, faute de vie tout simplement. Pourtant, les vieilles bâtisses aux volets colorés sont toujours là mais la vie semble tourner au ralenti. Les rues en terre battue sont devenues le terrain favori de quelques adolescents désabusés, des chiens errants et des volailles égarées. Ici et là, quelques vieilles paysannes vendent leur faible production de fruits, des hommes se rassemblent autour d’un paquet de cigarettes et dans les jardins embrousaillés, de vieux camions soviétiques rouillent sous le temps qui passe. La vie du shtetl n’existe plus que dans le souvenir de quelqu’uns. “ Notre patrie, la terre de nos morts ” Dans leur minuscule et pauvre maison, au cœur de l’ancien sthetl de Bershad, Yusi et Moïse Khaïke, âgés respectivement de 75 ans et de 72 ans, comptent les jours qui passent. Ancienne couturière et ancien charbonnier, ils ont surmonté toutes les épreuves de l’Histoire. La petite dame a même échappé miraculeusement à la mort. La balle du soldat allemand chargé de l’exécuter s’est logée dans sa clavicule. Elle n’en revient toujours pas. Ce jour-là, tous les enfants arrêtés comme elle - même les bébés - ont été massacrés. “ Avant la guerre, ici, c’était un grand shtetl avec près de 5 000 juifs, nous explique-t-elle rapidement gagnée par l’émotion. Il y avait beaucoup d’animation et nous vivions en harmonie avec les Ukrainiens non-juifs. Mais désormais tout le monde est parti. Nous ne sommes qu’une centaine. Il n’y a plus de jeunesse. Même nos deux enfants sont en partis en Israël chercher du travail. Ils reviennent peu souvent, faute d’argent. Nous, nous restons. C’est notre patrie et la terre de nos morts. ” Très pratiquants, Yusi et Moïse ne trouvent de réconfort qu’en rejoignant les quelques anciens comme eux, dans l’une des rares synagogues de la région qui ne fut jamais fermée. A quelques kilomètres de là, plus à l’ouest, à Shargorod, Berda Fleishman née en 1934, connaît la même vie. Même tristesse sur le visage, même solitude dans la vie, mêmes souvenirs douloureux. Un père mort à Stalingrad, un grand-père aveugle lâchement abattu par les allemands, des centaines de victimes autour d’elle lors du terrible hiver 41-42 et son épidémie de typhus qui emportera dans la région plus de 10 000 personnes. Malgré tout, cette dame aux gestes délicats se souvient avec nostalgie de la vie du shtelt où l’on croisait tous les métiers, vitriers, bouchers, couturiers … Où l’on aimait se réunir en famille, entre amis. Au temps du communisme, elle enseignait l’anglais qu’elle avait appris à Moscou. “ Certes, une langue de capitaliste mais on savait aussi qu’elle pourrait nous servir. ” Son mari, aujourd’hui décédé, était musicien. Il enseignait et jouait de la musique Klezmer comme d’autres hommes du shtetl. Aujourd’hui, les instruments sont muets et la synagogue a été transformée en usine. Sur les 3500 juifs qui vivaient encore là en 1950, il n’en reste plus que 23. Les journées sont bien longues pour cette dame qui se réfugie dans les romans qu’elle emprunte à la bibliothèque de la commune. “ Peut-être aurais-je dû partir un jour, comme mon fils qui vit désormais en Allemagne ? Mais mon mari et ma famille sont enterrés ici. Alors, pourquoi partir ? ” Dans son appartement à Ouman, petite ville à mi-chemin entre Kiev et Odessa mais surtout haut lieu de pèlerinage hassidique*, Mirèle Bondar, 74 ans, n’envisage pas plus de partir. Une fois de plus, le souvenir du shtetl est présent, là où “ Juifs, Russes et Ukrainiens vivaient comme une seule famille ”, même si Mirèle n’oublie pas l’antisémitisme et les pogroms. La vieille dame qui vit aujourd’hui avec sa fille Rita fait partie des quelques 200 juifs de la ville. Ils étaient plus de 1300 avant la guerre. “
Que voulez-vous que je vous dise ? Le constat est là. ” A
Vinnytsia, petite ville de province qui se développa en son temps
autour d’un shtetl, et dans un bureau aussi sobre que fonctionnel,
Isaak Novoceliski, responsable de la communauté hassidique, tire
un bilan pessimiste. “ Il n’y a presque plus personne. Il
n’y a presque plus de shtetl. Quand cinquante personnes quittent
Kiev ou une autre grande ville, personne ne s’en rend compte. Quand
nous en perdons deux ou trois, pour nous, c’est un drame. Prenez
l’exemple de Vinnytsia et de sa région où l’on
comptait en 1991, environ 15 000 juifs. Il n’en reste qu’à
peine 1 500. Et l’âge moyen de cette population est désormais
de 65 ans. Comment voulez-vous parler d’avenir ? ” Et pourtant,
quelques lueurs d’espoir parviennent à se détacher
de ce sombre tableau. Comme cette ravissante directrice de théâtre,
Irina Bayhuzina, âgée de 40 ans et psychanalyste de métier.
Depuis 10 ans, à Vinnytsia, cette jeune femme dirige bénévolement
une petite troupe - composée de jeunes acteurs et actrices, de
16 à 30 ans - avec laquelle elle tente de remettre au goût
du jour des œuvres d’auteurs juifs. Les spectacles souvent
écrits et mis en scène par elle, sont présentés
dans une petite salle de cinq cents places. Et le public est au rendez-vous.
“ Comme quoi, même si elle a beaucoup souffert des années
de censure soviétique, la culture juive reste toujours captivante.
” Même fraîcheur dans le regard et dans la voix d’Alina
Lerman, jeune musicienne de 25 ans. Alina est professeur de musique et
n’entend pas quitter sa ville. La musique klezmer la passionne tout
comme Alexandre, l’un de ses plus proches amis, un autre musicien,
mais lui, non-juif. “ La tradition nous enseigne que chaque jour
doit être accompagné par la musique ”, aime-t-elle
lui rappeler en éclatant de rire. Et malgré un contexte
économique difficile qu’elle connaît parfaitement,
Alina veut y croire. “ Vous savez, maintenant, il y a même
des gens qui reviennent en Ukraine, souligne-t-elle avec envie. C’est
un bon signe, non ? ” Des traditions peu à peu retrouvées Leonid Fihtman,
directeur du Welfare Jewish Center “ Gmilus Hesed ”, une organisation
financée par American Jewish Joint Distribution, participe lui
aussi activement à la nouvelle vie communautaire. Avec l’aide
de 240 bénévoles et l’intervention de 130 salariés,
Leonid Fithman gère pas moins de 20 “ programmes ”
en grande partie destinés aux personnes âgées : aides
à domicile, livraison de repas, de médicaments, travaux
domestiques divers … le tout gratuitement. Pour ceux qui ne peuvent
pas se déplacer jusqu’au siège du Hessed, l’organisation
a ouvert des antennes - baptisées “ les maisons chaudes ”
- un peu partout en ville, dans d’anciens appartements. Une maison
est réservée aux victimes des ghettos, une autre, aux aveugles
et aux sourds. Le Hessed possède aussi une bibliothèque,
finance une chorale, une troupe de théâtre, un cercle de
la presse, des clubs de broderie, de dessin, des écoles d’hébreu
et de yiddish … bref, un dispositif impressionnant qui s’adresse
à pas moins de 8 500 personnes. “Avec nous et tous nos partenaires
religieux ou non, aucun juif ne peut se sentir abandonné, nous
explique Leonid Fithman avec fierté, la carte d’Israël
affichée au mur de son bureau. Nous ne voulons oublier personne.
Mais l’une de nos plus grandes fiertés, c’est de remarquer
que de nombreuses personnes redécouvrent ce qu’est être
juif. Sous l’emprise de l’URSS, ils n’ avaient aucun
droit. Aujourd’hui, ils prennent conscience de leur propre identité.
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