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Nouvelle vague à Vayres
Pas
même un chat égaré dans les ruelles vides du port de
Saint-Pardon-de-Vayres. Il est à peine six heures du matin, le ciel
tarde à s’éclaircir et les vieilles façades de
pierre blanche gardent volets clos.
Face à une Dordogne silencieuse et alanguie, la terrasse du Café
du Port est bien évidemment déserte. Et moi qui rêve
d’un café bien serré. Ah, je trouverais certainement
l’air moins frisquet si seulement je m’activais comme la vingtaine
de surfeurs et de kayakistes qui tout autour de moi se préparent
avec minutie, impatients de descendre la cale et d’en découdre
avec les flots de la Dordogne. C’est bien connu, il n’y a
pas d’heure pour les mordus. Et pour rien au monde, ils ne manqueraient
le passage de leur vague préférée. Nous sommes fin
août, un jour de week-end et de fort coefficient. Et le mascaret
est attendu aux alentours de 6 heures 50. Il repassera le soir vers 19
heures.
Il faut aimer la glisse ou vivre en Aquitaine pour connaître le
mascaret. Et encore. Ce phénomène naturel unique en France,
reste assez peu connu. Pourtant, quel spectacle insolite ! Le mascaret,
c’est une vague - ou plutôt un train de vagues analogue à
de la houle - qui vient de l’océan qui remonte les rivières,
inlassablement, deux fois par jour, depuis la nuit des temps, sous la
pression des marées hautes. Pour obtenir un mascaret, affirment
les spécialistes, il faut un estuaire large qui se rétrécit
en entonnoir permettant ainsi de concentrer la force des marées.
Les eaux montantes pénètrent alors dans l’intérieur
des terres se heurtant aux courants descendants des rivières. Les
jours de fort coefficient (plus de 100), le mascaret prend des allures
de déferlante. A son passage, la rivière gesticule comme
une mer agitée, ses eaux tourbillonnant et s’écrasant
avec force sur les berges. Le mascaret remonte ainsi l’estuaire
de la Gironde, file sur la Garonne et la Dordogne, à la vitesse
de 10 à 20 kilomètres heure, atteignant parfois 1,50 mètre
de haut. Un vrai régal pour les surfeurs même aguerris aux
rouleaux de l’Atlantique.
Sans faire de mauvais jeu de mot, j’allais vite me rendre compte
que dans le passé, je n’avais eu qu’un vague aperçu
du mascaret. Quelques années auparavant, de la terrasse de chez
Margot, une guinguette sur la Gironde, ou encore des berges du village
Le Tourne, sur la Garonne, j’avais croisé la fameuse vague
dans sa version certainement la plus discrète. Mais c’est
ici, en cette journée de fin d’été, au paisible
port de Saint-Pardon sur la commune de Vayres, à mi-chemin entre
Bordeaux et Libourne, que je découvre le mascaret le plus spectaculaire.
On dit même que c’est le plus beau d’Europe. La vague
met plus de cinq heures pour venir de l’océan. Qu’importe
! Il lui en faut plus pour perdre de sa vigueur. « Ici, en
raison des fonds peu profonds, m’explique Jean-Paul Parisot, universitaire
bordelais et habitué des lieux, du parcours de la rivière
et de cette longue ligne droite qui fait suite à des virages, il
s’emballe, prend du volume et devient étonnant. Juste
là, devant le port de Saint-Pardon, devenu aujourd’hui le
haut lieu du mascaret.»
Pourtant, à première vue, la commune de Vayres m’a
donné l’impression d’une bourgade qui vit sans faire
de vague. Peu d’agitation en surface, peu de commerce, quelques
enseignes vantant les mérites des crus locaux (les fameux Graves
de Vayres) et comme unique produit d’appel touristique, un somptueux
château, ancienne propriété d’Henri IV, dont
la façade « à l’italienne »
se reflèterait presque dans la Dordogne. Le port de Saint-Pardon,
ancien quartier de Vayres, à deux ou trois kilomètres du
centre ville, est tout aussi calme. Pas vraiment de foules dans les rues.
Un petit marché
de producteurs locaux, le jeudi matin, pour palier l’absence totale
de commerçants, mis à part, bien entendu, le Café
du Port, face à la rivière large comme un fleuve. Pour les
connaisseurs, le café d’Annie Desjeans. C’est cette
jeune dame de 65 ans, à la voix et au rire de gamine - au téléphone,
je lui donnais à peine trente ans - qui a largement contribué
au succès des lieux et du mascaret. Elle est propriétaire
du café depuis le début des années 70. Mais dans
les années 80, un drôle de visiteur va lui faire voir le
mascaret différemment. «Jadis la rivière n’était
le domaine que des pêcheurs du village, me raconte-t-elle avec envie.
Mais ils avaient peur du mascaret. A juste titre, car combien se sont
fait surprendre dans leurs barques et se sont noyés dans les flots.
Et un matin, je vois un type arriver tout seul avec son kayak. Il faisait
des repérages pour un raid. Il a pris la vague et quand il est
sorti de l’eau, j’ai dit à mon fils d’aller lui
porter un seau d’eau chaude pour se réchauffer les pieds
et les mains. J’ai alors compris qu’il ne fallait plus
avoir peur du mascaret. Ma maison allait devenir celle des surfeurs. »
Les premières années, ils ne sont que quelques-uns à
s’aventurer sur la vague plutôt boueuse. Roger Marcel - le
fameux « type » du début -, Jean-François
Lanne, Pierre-Marie Beccognée, Jean-Christophe Konya, Henri Fourcaud,
tous amateurs de glisse et copains devant l’Eternel, prennent l’habitude
de se retrouver régulièrement au Port de Saint-Pardon. « Nous
avions vraiment regardé partout sur la Dordogne et la Garonne,
me raconte Jean-François, photos des premiers exploits à
la main. Mais c’était ici le plus pratique. Au début
nous ne faisions que quinze mètres sur la vague. Désormais,
nous la prenons le plus en amont possible et ceux qui le peuvent passent
devant le port et se laissent porter au total sur près de 6 kilomètres.
Après, on lâche et on revient boire un coup chez Annie. »
Le bouche-à-oreille et quelques reportages dans les médias
locaux ont rapidement transformé le mascaret à Saint-Pardon
de Vayres, en véritable curiosité régionale. Du jour
au lendemain, des hordes de surfeurs et un large public de curieux - certains
jours de fort coefficient, on compte plus d’une centaine de glisseurs
sur la vague et un public de plus de 300 personnes - déboulent dans
les rues calmes de Saint-Pardon et sur les berges de la rivière.
Un succès tombé du ciel - ou plutôt sorti des eaux -
qui sur le coup inquiéta plus d’un autochtone attaché
à la quiétude du village. Pour calmer les esprits et mieux
gérer cette nouvelle frénésie, une poignée de
fidèles va donc créer en 1998, L’association du mascaret
et de la bonne entente du quartier, à l’appellation suffisamment
rassurante pour tout le monde. En période d’affluence, les
bénévoles de l’association régulent la circulation
et le stationnement dans le village. Et tout au long de l’année,
ils travaillent à l’organisation d’animations diverses
parmi lesquelles la Fête du mascaret qui réunit depuis cinq
ans, à la mi-septembre, une foule de passionnés, de sportifs
et de badauds.
Saint-Pardon de Vayres ne se transforme pas pour autant en mascaret-land.
Certes, entre les deux mascarets du jour et en fouillant quelque peu dans
la commune, je croise ici et là quelques hommages à notre
déferlante. La Maison du Vin des Graves de Vayres propose sa « Cuvée
du Mascaret », des affichettes annoncent l’exposition d’Isabelle
Godicheau, infirmière et photographe amateur, amoureuse folle des
humeurs de la rivière …et dans les rues, il n’est pas
rare de croiser un « ancien » qui parle du phénomène
« dont jadis on surveillait le passage pour jeter les lignes.
Les poissons étaient toujours plus nombreux avant le mascaret. »
Mais n’en cherchez pas plus. Les cartes postales, les posters ou les
Saint-Pardon que l’on renverse sous une vague de neige … ce
n’est pas encore pour demain. « C’est encore un coin tranquille.
Le mascaret attire du monde mais il ne faut rien exagérer, ça
reste raisonnable », me précise Pierre Rolland, un professeur
de Nantes qui vient prendre le mascaret à Saint-Pardon tous les ans.
« Il existe un esprit mascaret, continue Jean-Pierre Manche,
un autre surfeur, intarissable sur le sujet et détenteur du record
sur la vague, soit 6 500 mètres durant 24 minutes. D’ailleurs
les surfeurs de base qui recherchent la frime préfèrent l’océan. Ici,
l’ambiance reste populaire et bon enfant»
Et je m’en rends compte dès la fin de journée. A peine
une heure et demie avant le mascaret du soir, le village est encore tranquille.
Puis en quelques instants, je vois sortir de toutes les ruelles, une foule
de familles, de gamins, de mamies avec leurs sièges pliants à
la main, de couples en balade, de photographes et de caméramans du
dimanche. Puis, ce sont les surfeurs qui reviennent, ceux du matin mais
aussi tous ceux qui viennent de toute la région, occasionnellement
ou pour la première fois. La terrasse d’Annie se remplit en
deux trois mouvements et dans un joyeux brouhaha. Nous sommes bien loin
du calme matinal. L’animation bat son plein jusqu’au passage
de la vague. Sous les bravos et les applaudissements, on salue les glisseurs
qui reviennent trempés et boueux. Puis aussi vite qu’elle est
venue, la foule se retire et le village retrouve sa quiétude. Presque
comme si de rien n’était. Jusqu’au prochain épisode.
C’est certainement la spontanéité des lieux qui séduit
tant de surfeurs. A tel point que certains ont même décidé
de s’installer sur place. Comme Fabrice et de sa compagne qui ont
acheté une vieille maison de village au bord de la Dordogne. Ou encore
Hervé qui loue un pavillon plus récent mais toujours à
deux pas de la rivière. «C’est plutôt bien tous
ces jeunes, me confie Serge Angelini, jeune retraité qui autorise
les surfeurs de passage à camper sur ses terrains. Ca redonne de
la vie à notre village ». Et derrière son comptoir,
Annie aime autant servir aux anciens de Saint-Pardon de Vayres qu’à
ses « petits » comme elle surnomme les surfeurs. « Notre
village a la chance d’être bien placé, avoue-t-elle avec
un brin d’émotion, juste après le passage de la vague
du soir. Et pour préserver notre richesse naturelle, l’association
voudrait faire classer le mascaret au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Mais il ne faut pas oublier une chose, le mascaret n’appartient à
personne. » Tout autour d’elle, accrochées aux murs
du café, des dizaines de photos de mascaret. « Il ne suffit
pas de les regarder, me chambre un client, la prochaine fois il faudra monter
sur une planche ». Pourquoi pas, mais pas le matin, ou alors
après un café bien serré. |